«Nous percevons le monde à travers des idées, des symboles, et à travers les émotions que ceux-ci éveillent et activent en nous.»
«Ces émotions sont intimes et pourtant elles s’inscrivent dans de vastes systèmes idéologiques, des discours et des récits collectifs.»
Table des matières
Balade
Promenade
Avec « Les Rêveries du promeneur solitaire », Rousseau invente, au cours de la dernière période de sa vie, ce que Guilhem Farrugia nomme l’essai-promenade, une forme d’écriture qui mêle récit de promenade, observation de la nature et réflexion philosophique. Il crée ainsi un espace où la marche et le texte se complètent, et où, selon lui, « culmine ce lien fécond entre marcher, penser et écrire » caractéristique de « l’essai dit moderne ». Pourtant, c’est plus que la maturité, sans doute déjà le déclin, tout est infléchi. Le récit, resté inachevé, n’a plus vocation à être publié ni pour fonction de convaincre, il est simple outil de remémoration. La nature n’est plus tout à fait les bois et la campagne originels, les promenades mènent du centre de Paris à ce qui était alors un réseau déjà dense de villages alentours, Gentilly, Charonne, Ménilmontant, Clignancourt, Passy, Chaillot… et les rêveries sont peuplées de hantises paranoïaques. C’est finalement l’éloignement du monde social, contraint ou choisi, qui force à la solitude et ouvre un espace de réflexion intérieur activé par la marche propice à l’illumination comme au ressassement.
Prospection
Peu après la mort de Rousseau, Louis Sébastien Mercier publie anonymement une première édition de son « Tableau de Paris », où il s’emploie à brosser un portrait du Paris de son temps. Il le fait en plus de 1000 chapitres conçus comme autant d’instantanés qui dessinent une constellation d’observations et de descriptions avec le projet de rendre compte de tous les aspects de la ville : « J’ai fait des recherches dans toutes les classes de citoyens, et n’ai pas dédaigné les objets les plus éloignés de l’orgueilleuse opulence… » Tous, sans doute pas, mais beaucoup : « Supposez mille hommes faisant le même voyage : si chacun était observateur, chacun écrirait un livre différent sur ce sujet, et il resterait encore des choses vraies et intéressantes à dire, pour celui qui viendrait après eux. » Et il le fait en parcourant la ville : « J’ai tant couru pour faire le tableau de Paris que je puis dire l’avoir fait avec mes jambes… » Mais vient la Révolution, et tout est à refaire.
Flânerie
Déambulation
Dada a proposé des visites « à des endroits choisis, en particulier à ceux qui n’ont vraiment pas de raison d’exister ». A l’inverse, ou peut-être dans une suite logique, les surréalistes font de la déambulation et du principe de hasard une méthode. Déambuler sans but est une action qui libère des impératifs économiques et sociaux, et qui permet de subvertir et de renouveler la perception de la réalité immédiate. Car c’est alors l’inconscient qui guide les observations du marcheur comme il guide ses pas à la rencontre d’images inattendues et d’associations d’idées fortuites. C’est l’un des procédés par lesquels le « hasard objectif » qu’explore André Breton dans « L’Amour fou » peut s’exprimer. Fait de pétrifiantes coïncidences dues à « la rencontre d’une causalité externe et d’une finalité interne », le « hasard objectif » s’offre au guetteur disponible à la rencontre dans l’entrelac infini des rues de la ville. Et comme dans « Nadja », Breton insère des photographies à l’appui de son récit.